Cigarette électronique : la fumée sans feu

Elle a…la rondeur d’un seins qu’on mord ou qu’on tète. Jacques Higelin. C’est un objet virtuel et volumineux, un cylindre composite, une flûte pour manchots, un hochet qui, quand on l’inhale, donne un peu le sentiment de sucer uns tylo. On le tète d’une main, par la base, tandis que le pouce ou k’index presse le bouton liminiscent qui envoie la vapeur. Comme la cheminée dont les bûches de métal peint dissimulent un allume-gaz, ou encore les boulangeries qui, à l’aide d’un ventilateur chimique, répandent à leur seuil une aguicheuse et artificielle odeur de panification, tout est faux dans la cigarette électronique : le glycol tient lieu de tabac, les parfums sont de synthèse, le foyer n’est qu’une diode, la « fumée » n’est qu’une buée. Comment se fait-il que le plaisir qu’on en tire soit plus vrai que nature? Quelle grâce a doué de vie ce truc en toc? À quoi tient l’effet de réel, le supplément d’âme d’une si fascinante contrefaçon qu’elle régale son utilisateur tout en remplaçant le feu par l’électricité ? À la nicotine? La nicotine toute nue? La divine morsure de la nicotine enfin servie sans venin, sans ornement ni addictif, sans butane, sans acétone ni arsenic? Il est vrai que l’e-cigarette de l’hameçon nous n’avons plus que l’appât, du serpent ne restent que les crocs…C’est bon. C’est bien. Et beau comme un visage réduit à son sourire. Mais si ce n’était que ça, le moindre palliatif ou le premier patch venu ferait l’affaire. Au fait qu’en un sens il n’y a aucune différence entre le fumer et croire qu’on fume ? Et qu’il serait possible, à ce compte-là, d’être une authentique cigarette sans contenir un atome de tabac? Avec l’e-cigarette, la sensation surmonte le fait, la manière l’emporte sur la matière, l’effet (le comblement) estompe sa cause (l’artifice). Vapoter, c’est faire la paix avec son propre désir d’être dupe, accepter d’éprouver avant de savoir et de s’en tenir à ce qu’on éprouve. Salutaire abandon. Sagesse de ceux qui savent ne pas soumettre leurs impressions au verdict du jugement. Et si, pour rejoindre la nature, la technique avait juste besoin du concours bienveillant de l’imagination? Au fait encore que, n’étant pas toxique (ou si peu), l’e-cigarette propose à son addict un ravissement sans conséquences-ce qui est scandaleux? Dans la grande guerre au plaisir qui prend le cancer pour alibi, l’enjeu pour le fumeur lui-même est de penser un plaisir sans punition. peut-on accepter de jouir sans se nuire? C’est aussi difficile que d’admettre l’existence de la fumée sans feu.

Texte issu du dernier livre "little brother"